Claude Monet de retour sur la Riviera 1884 – 2019

Aujourd’hui Sylvia Alborno nous invite à retrouver les palmiers immortalisés sur les tableaux de Claude Monet de retour sur la Riviera 1884 -2019. Trois de ses toiles peintes en 1884 seront exposées à Bordighera et Dolceacqua du 30 avril au 31 juillet 2019.

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Quand les palmiers Phoenix auront disparu de la Riviera, et c’est déjà malheureusement le cas, pour un grand nombre de palmiers patrimoniaux dans de nombreuses communes de la Riviera italienne et française, il nous restera le témoignage des peintres qui ont été touchés par leur élégance et l’exotisme qu’ils apportaient à nos paysages. Ils les ont immortalisés dans leurs oeuvres.

Sylvia Alborno s’est longuement battue pour que les autorités sanitaires italiennes en charge de la santé des végétaux prennent les dispositions pour sauvegarder les palmiers menacés de morts par le charançon rouge. Depuis 2007, il était considéré comme organisme nuisible de catégorie 1 dont la lutte était obligatoire par la Commission européenne. Mais l’Italie a baissé les bras et voté avec l’Espagne et le Portugal pour que cette décision soit abrogée au 1er octobre 2018 (voir notre article).

Monet en Riviera – 1884-2019 –
Lumière, temps, nature : à la conquête du merveilleux

Par Silvia Alborno (traduit de l’italien)

 »Je pars rempli d’ardeur, il me semble que je vais
faire des choses merveilleuses »

Ce sont les simples, intenses, prophétiques mots que Claude Monet écrivit de la gare de Paris à son marchand d’art et mécène, Paul Durand-Ruel, le 17 Janvier 1884, peu avant de prendre le train, à destination de Bordighera.
Bordighera, ce lieu dense d’exotisme magique qui l’avait secrètement et profondément séduit lors de son voyage d’exploration et découverte de la Riviera Franco-italienne, accompli en décembre 1883 avec l’ami Pierre Auguste Renoir, entre l’Estaque – où ils étaient partis rencontrer Paul Cézanne, curieux des nouvelles expérimentations de leur camarade, représentant essentiel du révolutionnaire groupe impressionniste- et Gênes.
 »L’impression », un fil conducteur d’énergie vitale qui conduit Monet durant toute sa vie à la conquête de l’émerveillement, à peindre la lumière pour découvrir – notamment à Bordighera – cette nature touffue et luxuriante qui change constamment dans l’inévitable flux du temps. Et dans cette immersion quasi solipsiste – comme l’a bien noté Steven Levine – dans la nature, Monet cherche et se retrouve lui-même.
 »Peindre la lumière », presque une obsession.
Mais – comme l’explique Joachim Pissarro dans Monet et la Méditerranée –

 »la lumière n’est rien sans les objets qu’elle révèle, dans son devenir incessant ».

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Les Villas à Bordighera, collezione groupe GAN, Paris, Musée d’Orsay – ©Wikipedia

Les 79 jours du séjour de Monet à Bordighera – du 19 janvier au début d’avril 1884 – coïncident avec le voyage dans un espace et un temps totalement inédit pour l’homme et l’artiste ; ils consistent dans sa première approche de la lumière et de la nature méditerranéennes.
Cette première rencontre et le travail qui s’ensuit, il souhaite les vivre dans la solitude totale, sans la sollicitation et la diversion de copains comme Renoir, qui aurait probablement désiré partager l’expérience ligure de Monet.
L’artiste demande explicitement à Durand-Ruel de ne dire à personne de son intention de retourner en si peu de temps sur la côte ligure et précisément à Bordighera  »l’un des plus beaux endroits que nous ayons vus durant notre voyage »… » j’ai toujours mieux travaillé dans la solitude et d’après mes seules impressions ».
Voilà pourquoi Monet, à 44 ans, part en grand secret de Giverny, en Normandie, en laissant sa compagne Alice dans l’hiver et dans la maison où ils avaient déménagé depuis quelques mois avec leurs huit enfants : deux fils de Claude et Camille, décédée en 1879 après une longue maladie, les six autres fils de Alice et Ernest Hoschedé, un riche commerçant textile qui à cette époque était devenu supporteur et l’un
des premiers collectionneurs du mouvement impressionniste.
Il ressent fort l’urgence de suivre son inspiration et de revenir de suite travailler en plein air dans ce village ligure dont les  »motifs » l’ont si fortement touché.
Comment ne pas le comprendre, Bordighera dans la deuxième moitié de 1800 était un paradis terrestre; mais Monet sûrement l’a choisie, parmi tous les lieux visités en touriste avec Renoir, non pas pour ses aspects pittoresques et exotiques, mais essentiellement pour sa nature et sa lumière.
Il avait promis à Alice une séparation de deux ou trois semaines, mais il restera à la Pension anglaise, aux pieds de Bordighera Alta, presque trois mois; ici et dans les environs il peindra 38 toiles mémorables.

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Palmier à Bordighera – Collezione privata, USA @WikiArt

Ses sujets principaux sont les palmiers, entourés par une nature luxuriante, et les oliviers. Dans la série de la Vallée de Sasso et dans celle des bois d’oliviers, le processus d’immersion totale dans la nature est particulièrement évident. Il y a deux toiles, Etude d’olivier et Palmier à Bordighera, probablement le dernier tableau peint pendant le séjour ligure de Monet, où l’on perçoit fort la présence et le reflet de l’artiste, deux puissants autoportraits où l’auteur célèbre et affirme les difficultés et les efforts héroïques accomplis durant ces 79 jours, pour arriver à s’emparer de ce paysage féerique, où « tout est flamme de punch et gorge de pigeon ».

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Vallée de Sasso, effet de soleil, 1884 – Paris, musée Marmottan Monet. Legs de Michel Monet, 1966 © Musée Marmottan Monet, Paris

Bordighera, lundi soir, 10 mars 1884, à Alice Hoschedé (W 441)

« (..) j’ai fait bien des croûtes au début, mais maintenant je le tiens ce pays féerique, et c’est justement ce côté merveilleux que je tiens tant à rendre. Évidemment bien des gens crieront à l’invraisemblance, à la folie, mais tant pis, ils le disent bien quand je peins notre climat. Il fallait qu’en venant ici, j’en rapporte le côté saisissant.
Tout ce que je fais est flamme de punch ou gorge de pigeon et encore ne le fais-je que bien timidement. Je commence à y arriver ; c’est du reste, chaque jour plus beau. (..) »

L’élément humain est donc volontairement absent des oeuvres ligures de Monet, sauf dans le portrait d’un peintre anglais et de quelques figures humaines minuscules, à peine esquissés et presque mimétiques sur les pavés de la via Romana, dans une toile, Bordighera 1884, dont Monet réalisera une copie plus grande pour Berthe Morisot, une fois rentré à Giverny, intitulée Villas à Bordighera, 1884. Dans ces vues, exceptionnellement, l’architecture semble dominer, même si la célèbre Villa Etelinda, oeuvre de l’architecte Charles Garnier, n’est reproduite que partiellement, par provocation, à droite de la composition, comme à créer la scène au magnifique agave – en premier plan avec sa fleur – et aux trois palmiers dattiers qui clignotent autour de lui. Il y a le don inestimable des trois vues de Bordighera Alta peintes depuis la colline des Mostaccini. Le clocher de Santa Maria Maddalena  »capturé » du Jardin de Francesco Moreno.

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Jardin Moreno à Bordighera, 1884 – Norton Museum of Art, West Palm Beach, Florida ©Wikimedia

Monet rend aussi un hommage inestimable à Dolceacqua, après avoir découvert le Château et son pont,  »un bijou de légèreté », au cours d’une excursion avec des peintres anglais, descendus comme lui à la Pension anglaise. Il y retourne seul et dans l’espace d’une seule journée il arrive à exécuter trois toiles immédiates et complètes, sous les yeux incrédules et effarés de ses amis peintres, auxquels il montrera une fois rentré le résultat de son expédition. Il s’éloignera vers Vintimille pour peindre les montagnes françaises et enfin un peu de mer, de l’eau, son  »élément » que, à Bordighera, il ne parvient pas à capturer et on ne la retrouve donc que dans peu de toiles et toujours de loin. À la fin du voyage, épuisé, il décide quand même de s’arrêter 9 jours à Menton, où il réalisera 11 toiles, parmi lesquelles quelques vues de Monte-Carlo depuis Roquebrune.
Le 16 avril 1884 il repart enfin pour Giverny.

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Le Château de Dolceacqua – Paris, musée Marmottan Monet. Legs de Michel Monet, 1966 © Musée Marmottan Monet, Paris / Bridgeman Images

Bordighera 25 Mars 1884 (W460) a.… ?

 »…je ne sais pas si ce que j’ai fait est bon, je n’en sais plus rien, j’ai tant travaillé, tant fait d’efforts que j’en suis abruti. Si j’en avais les loisirs, je voudrais effacer tout cela et recommencer, car il faut vivre dans un pays un certain temps pour le peindre, il faut y avoir travaillé avec peine pour arriver à le rendre sûrement ; mais ne pourra-t-on jamais être content en face de la nature, et surtout ici. Entouré de cette lumière éblouissante, on trouve sa palette bien pauvre; l’art voudrait des tonnes d’or et de diamants. Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu. Peut être que chez moi, cela me rappellera un peu ce que j’ai vu. »

À la fin d’avril 2019, trois toiles de Monet, peintes en 1884, reviendront sur la Riviera ligure ; à Dolceacqua, dans le Château des Doria, et à Bordighera, dans la Villa de la reine Margherita, jusqu’à la fin du mois de juillet.
Une grande émotion, pour qui voudra la vivre, avec plusieurs événements parallèles qui conduiront le visiteur à revivre l’ambiance de l’époque, avec l’espoir de rendre cet événement une expérience unique et durable.
Pour que ce paysage, ce dévouement, cette ténacité, fatigue et merveille produites par un si grand artiste puissent perdurer et transmettre des émotions dans notre terre pendant longtemps et à tous ceux qui voudront les accueillir.

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Jardin à Bordighera, effet de matin, 1884 – Museo Hermitage, San Pietroburgo ©WikiArt

Monet, ébloui par les couleurs de la nature et de la lumière de Bordighera, rentre à Giverny et graduellement, avec le temps, dans le terrain entourant sa maison crée un jardin extraordinaire, au coeur duquel le petit lac de nymphéas avec son pont japonais et les saules pleureurs. Une création qui deviendra l’objet et le sujet de son oeuvre : un  »jardin de l’âme ».
Nous aimons penser que Monet ait tiré une source d’inspiration fondamentale pour cette création fantasmagorique précisément grâce à ce dépaysant voyage de dur travail – et source de merveille – dans cet extrême recoin de Ligurie.

Silvia ALBORNO
Ma première rencontre – coup-de-foudre avec Monet a eu lieu dans un livre d’école au collège, avec une reproduction de Impression, soleil levant, de 1872. Mon professeur de dessin de l’époque, Enzo Maiolino, m’a ouvert les portes de l’amour pour l’art : cette petite bulle sanguine de soleil cachée dans le brouillard du port de Le Havre a lâché un
fleuve de sensations que je conserve encore aujourd’hui et qui peuvent se synthétiser dans l’idée que l’art représente l’unique trace que l’homme peut laisser de son passage sur terre.
Puis l’amour pour ma terre et sa nature extraordinaire. Les palmiers millénaires. Donc la découverte du passage de Monet sur ma terre. Ensuite mon mémoire de maîtrise à l’université de Turin – Monet en Ligurie non comme historienne de l’art, mais future diplômée en langue et littérature française, qui analyse l’incroyable échange épistolaire entre Monet, Alice, Paul Durand-Ruel et d’autres amis du maître.
La rencontre avec Joachim Pissarro et Elizabeth Easton aux États Unis en 1997, qui ont rendu possible l’exposition photographique en 1998 à Bordighera, le catalogue Monet à Bordighera édité par Leonardo Periodici, la même exposition à Paris dans deux sites différents en l’an 2000.
La publication de Parole a colori, plusieurs interventions sur des magazines et à des conférences. L’intermittence du coeur, en 2016, quand j’ai retrouvé au Marmottan de Paris, à côté de l’oeuvre symbole de l’Impressionnisme – Impression, soleil levant – une vue de la vallée de Sasso à Bordighera, Vallée de Sasso, effet de Soleil, la même qui, en ce printemps / été 2019, sera accueillie pendant trois mois dans la Villa de la Regina grâce au projet  Monet Retour en Riviera, promu et réalisé par Aldo Herlaut, avec qui, aujourd’hui, j’ai le grand plaisir de collaborer.

Retrouvez l’invitation et l’article de Silvia Alborno en format pdf

 

 

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